CHAPITRE 14

 

Ce qui devait arriver arriva. La Reine Delar devint l’élève de Suzama, et peu de temps après, elle fut initiée par ses soins, chez elle. Suzama refusa d’accomplir le rituel dans la Grande Pyramide, déclarant que les vibrations y étaient définitivement marquées de l’empreinte d’Ory et des initiations pratiquées par les diaboliques Setians. De plus, Suzama ne voulait pas que les prêtres, si puissants, apprennent ce qui se passait. Elle demanda à la reine de ne révéler à personne l’existence des rituels. Suzama savait que le roi Namok n’en avait plus pour très longtemps à vivre.

Six mois plus tard, le roi mourut, et la Reine Delar décida d’agir – plus audacieusement que Suzama ne l’aurait souhaité. La reine proclama immédiatement son attachement au culte d’Isis, et elle encouragea tous ceux qui le désiraient à suivre les enseignements de Suzama. Mais la reine fut assez sage pour ne pas en faire une religion d’État, et Suzama refusa de prendre pour élèves des gens qui ne seraient pas volontaires. Dans le même temps, la reine donna l’ordre de bâtir un temple dédié à Isis à proximité de la Grande Pyramide, dans laquelle Suzama refusait d’entrer. La reine voulait un temple somptueux, mais Suzama parvint à la convaincre de construire un édifice plus modeste. Ainsi, moins d’un an après la mort du roi, Suzama disposa enfin d’un lieu où elle pouvait enseigner. Elle le décora de plantes et de fleurs, ainsi que de cristaux précieux provenant de tout le continent africain.

Naturellement, au cours de cette période, les Setians virent leur influence sur la cour et sur le pays diminuer de façon dramatique. Mais comme Suzama lui avait conseillé la modération, la reine ne les bannit pas d’Égypte. Je voulus savoir pourquoi Suzama se montrait aussi tolérante à l’égard des Setians, et elle me répondit qu’elle croyait à la liberté de culte, quitte à protéger un groupe malfaisant qui ne méritait pas autant sa bonté. Mais je doute que même Suzama ait été au courant du nombre de tueurs qu’Ory dépêcha dans le but de se débarrasser de nous. Aucun d’eux ne revint auprès d’Ory, naturellement, bien qu’ils aient pris soin de se déplacer par groupe de trois ou quatre. En ce temps-là, je dormais peu, et je ne m’asseyais jamais le dos à la porte.

Mais je ne bus jamais le sang de Setians, dont l’odeur suffisait à me dégoûter. Il me paraissait évident que les Setians disposaient de pouvoirs magiques, et je commençai alors à accorder du crédit à la rumeur qui les accusait d’être en contact avec une race de reptiliens disparue depuis très longtemps – et avec laquelle ils communiquaient grâce à des jumeaux parfaitement identiques servant de catalyseurs. Plus important encore, je me mis à enquêter sur leur prétendus liens avec les descendants directs de cette race, qui vivaient alors sur différents satellites en orbite autour de lointains soleils. Je savais que les pouvoirs des Setians avaient une autre origine, et je voulus en avoir le cœur net. Mais mon enquête ne me mena nulle part.

Même les Setians que j’avais tués de mes propres mains possédaient une force immense, qui résidait dans leur regard et qui générait un champ magnétique susceptible de réduire à néant la volonté d’êtres plus faibles. Ce pouvoir n’avait aucun effet sur moi, naturellement, mais je voyais les effets qu’il avait sur les habitants de la ville, partout où les Setians étaient autorisés à prêcher. Le peuple égyptien aurait dû voir en Suzama la grande prophétesse qu’elle était, les masses auraient dû suivre ses enseignements, mais le nombre de ses disciples restait pourtant relativement petit, même après la construction du temple dédié à Isis. Il faut dire que les Setians répandaient constamment sur elle d’odieux mensonges, avivant la haine du peuple à son égard.

Heureusement, Suzama protégeait la reine des attaques d’Ory et de ses disciples. La Reine Delar refusa même de rencontrer Ory après la mort du roi, bien qu’il m’arrivât de temps en temps de le croiser. Ory faisait toujours preuve avec moi d’une grande politesse, mais quand il m’adressait la parole, je ne manquai jamais de remarquer les sifflements de serpent qui sortaient de sa gorge. Comment aurais-je pu ne pas les entendre ? D’une certaine façon, nous étions cousins. Yaksha, qui était lui-même un yakshini, avait fait de moi la vampire que j’étais, et les yakshini sont bien connus en Inde pour être une race de serpents dotés de pouvoirs mystiques.

Pourtant, Ory était totalement différent de Yaksha, qui vénérait Krishna plus que tout au monde. Et le pouvoir que j’exerçais sur les autres était d’une autre nature que celui des Setians. Leur pouvoir laissait leurs victimes dans un état de faiblesse qui les désorientait pour le reste de leur existence : nombreux furent ceux qui ne s’en remirent jamais, et les effets de ce pouvoir mystérieux furent bientôt connus sous le nom de semences, parce qu’il plantait dans l’esprit des gens les graines d’une conscience nouvelle, qui ne leur appartenait plus.

Je voyais bien que l’affrontement avec les Setians était inévitable à plus ou moins long terme, mais l’explosion se produisit plus rapidement, et avec une violence bien plus grande que je ne l’avais imaginé. Suzama n’avait que dix-neuf ans lorsque je reçus une invitation qui m’était adressée personnellement par Ory. Ce dernier voulait me rencontrer dans le désert, afin que nous puissions parler en tête à tête de nos différends, et mettre un terme au conflit larvé qui nous opposait. Je reçus cette invitation six jours après avoir massacré dix de ses hommes, qui s’étaient introduits, la nuit, dans le Temple d’Isis. C’était la première fois qu’Ory envoyait autant d’hommes, et j’avais eu de la chance en les tuant tous. S’il avait envoyé vingt de ses sbires, ils auraient réussi à nous liquider définitivement, Suzama et moi. J’avoue que je me suis demandé pourquoi il ne l’avait pas fait. J’aurais dû me méfier…

J’envoyai un messager à Ory, lui disant que je serais heureuse de le rencontrer.

Tout comme j’avais l’intention de le tuer, Ory avait décidé de m’éliminer.

Avant de partir dans le désert, je mis Suzama au courant de mon plan. Elle se trouvait alors à l’intérieur du Temple d’Isis, et elle semblait particulièrement songeuse. Quand je suis entrée, elle était en train d’écrire sur un papyrus qu’elle a promptement dissimulé à ma vue. Cette fois-là, elle ne m’accueillit pas aussi chaleureusement que d’habitude. Avant même que je prenne la parole, elle voulut savoir pourquoi je portais des vêtements bédouins.

— Tu as tort de croire que tes ennemies n’ont que des qualités, lui dis-je. Je suis lasse d’être toujours sur mes gardes, et je t’annonce que j’ai rendez-vous avec Ory, ce soir, dans le désert. C’est lui qui a décidé du lieu de la rencontre, mais il se trouve que je le connais bien. Un corps décapité ne survit pas longtemps, et ce soir, tout sera fini.

Mais Suzama secoua la tête.

— Ceci va à l’encontre de ma volonté. Tu n’as pas demandé ma permission. Ce soir, les étoiles n’indiquent rien de bon, et tu dois annuler cette rencontre. Tout de suite.

Je pris place à côté d’elle. Elle semblait presque disparaître dans les gros coussins en soie sur lesquels elle reposait. Vêtue d’une simple tunique longue et blanche, elle avait autour du cou un foulard bleu, dont l’étoffe légère était constituée de fils d’or qui dessinaient toutes les constellations visibles dans le ciel, y compris celles qu’on ne voit que de l’hémisphère sud, et dont Suzama, disait-elle, avait appris l’existence grâce à des visions. Je ne doutais pas qu’elles existassent vraiment, même si j’avais de bonnes raisons de réfuter les arguments de Suzama quand elle parlait d’Ory. À mon tour, je secouai la tête.

— Je t’ai caché le nombre d’hommes dévoués à Ory que j’ai assassinés la semaine dernière, dis-je.

— Combien ?

— Dix.

Elle fit la grimace.

— Ici, dans le Temple d’Isis ?

— Non. J’ai pu me débarrasser de la plupart à l’extérieur du temple, mais si je ne détruis pas Ory dès aujourd’hui, d’autres viendront, qui nous tueront.

— Mais tu ne connais pas Ory, tu ne sais pas qui il est.

— Bien sûr que si. C’est un Setian.

D’une voix grave, Suzama poursuivit :

— Ory est un authentique Setian. Exactement comme toi, qui n’est plus un être humain comme les autres, il n’appartient plus à la race des Terriens. Ceux qu’il a chargés de nous tuer n’étaient que de simples apprentis.

Elle se tut un instant, puis elle dit :

— Je le soupçonne de venir d’une autre planète.

— Ça m’est totalement égal, dis-je. S’il vient seul, je me chargerai de lui régler son compte. Et s’il est accompagné, j’aviserai. Mais je sais que je dois l’affronter. Il serait parfaitement idiot d’attendre plus longtemps.

Suzama réfléchit.

— La sagesse n’est pas toujours une affaire de logique.

— N’ayant pas ta sagesse, Suzama, je ne peux déterminer mon plan d’action qu’à partir de ce que je vois, et ce que je sais.

Elle posa la main sur ma cuisse, que couvrait à peine l’étoffe de ma djellaba.

— Tu sais, j’avais prévu que nous aurions cette conversation, me dit-elle. Rien de ce que je pourrais te dire ne parviendra à te faire changer d’avis, parce que les étoiles en ont décidé ainsi, et parce que tu es ce que tu es. Les étoiles prétendent régir ton existence, mais c’est faux.

S’interrompant un instant, elle reprit la parole d’une voix lointaine, comme si elle était très loin de moi.

— Ce soir, les étoiles sont positionnées exactement comme elles l’étaient lorsque tu as été transformée en vampire.

Cette révélation me stupéfia.

— C’est vrai ?

Solennelle, elle hocha la tête.

— Le serpent marchait dans la forêt, et le lézard rampe dans le sable. C’est la même différence.

Les yeux mouillés, elle prit ma main et la serra entre les siennes.

— Ce soir, Sita, l’heure est venue pour toi de te transformer. Tu comprends ce que je suis en train de te dire ?

— Oui. L’ultime transformation, c’est la mort. Effectivement, je cours le risque d’être tuée par Ory.

— Oui, c’est possible.

— Tu n’en es pas certaine ?

Elle ne me répondit pas tout de suite.

— Non. La Mère Divine ne m’a rien montré.

Puis Suzama parut redescendre sur terre, et elle déposa un baiser sur ma joue.

— Les mots sont inutiles, ce soir. Va, Sita, et que la lumière t’accompagne. Je t’attendrai. Et quand tu reviendras ici, je serai là.

Je la serrai dans mes bras.

— Je te dois beaucoup, Suzama. Peut-être que ce soir, je paierai ma dette.

À trente kilomètres de la ville, en plein désert, il y avait un endroit qui s’appelait « Le cirque des mouches ». À la fin du printemps, les mouches y étaient si nombreuses qu’il était impossible, pendant la journée, de respirer sans en avaler. Mais la nuit, ces milliers de mouches disparaissaient sans qu’il soit possible d’expliquer ce phénomène. Il n’y avait rien à manger pour les mouches, sauf si un fennec avait la bonne idée de venir mourir dans ce coin du désert. Pourtant, on retrouvait là-bas un nombre inhabituel de cadavres d’animaux : même les oiseaux mouraient en plein vol en survolant ce périmètre.

C’était là qu’Ory tenait à me rencontrer.

J’arrivai avant l’heure prévue pour le rendez-vous, afin de m’assurer qu’aucun de ses sbires ne s’était caché dans le coin. Personne n’était en vue. C’était une nuit sans lune, mais je n’avais pas besoin d’y voir, au contraire : je ne risquais pas d’être distraite par la luminosité des étoiles. Les paroles de Suzama continuaient à me hanter. Elle avait conclu notre entrevue de façon plutôt brutale. Les mots sont inutiles, à présent.

Soudain, Ory apparut, perché sur le dos d’un chameau.

Bizarrement, je ne l’avais pas entendu arriver.

Il descendit de sa monture, et s’avança lentement vers moi. Moi aussi, j’étais venue à dos de chameau, et j’avais renvoyé l’animal. Parcourir les trente kilomètres qui me séparaient de la ville ne me faisait vraiment pas peur, et j’espérais bien rentrer en emportant avec moi la tête d’Ory. Comme moi, ce dernier portait à la ceinture, en plus de sa dague, un grand sabre. Tendant l’oreille, je ne détectai aucune présence humaine, à part la sienne, et je me dis qu’il était vraiment stupide de me rencontrer dans de telles conditions. Malgré l’absence de clair de lune, son crâne chauve luisait tandis qu’il s’approchait de moi en souriant. Il émanait de sa personne une odeur répugnante, comme s’il avait oint son crâne de graisse de mouton.

— Sita, me dit-il, je croyais que vous ne viendriez pas.

Je ne ratai pas cette occasion de me moquer de lui.

— Je n’aurais pas laissé passer une si belle occasion de rencontrer le grand conseiller spirituel que vous êtes.

— À ce propos, savez-vous d’où les Setians tiennent leur pouvoir spirituel ?

— D’une source malsaine. D’un endroit dépourvu d’amour et de compassion. Je ne connais pas l’origine de ce pouvoir, mais je préfère l’ignorer.

Ory se tenait près de moi, mais sa main était ostensiblement loin de son sabre. D’un geste, il désigna le vaste ciel.

— Ce monde n’est pas unique. Nous régnons sur de nombreux royaumes, et si vous joignez vos forces aux miennes, vous y aurez accès, vous aussi. Depuis deux ans, je vous observe avec la plus grande attention, Sita, et je sais que vous êtes l’une des nôtres. Votre pouvoir vous permet d’avoir tout ce que vous désirez, et vous tuez afin de satisfaire vos appétits. Vous aimez la vie, et vous n’encombrez pas votre conscience de remords inutiles. Pourtant, vous vous dissimulez derrière cette esclave qui fait office de voyante. Et c’est précisément ce que je ne comprends pas.

— Je ne me dissimule derrière personne. Suzama est bien plus qu’une simple voyante, elle perce à jour le cœur des hommes et des femmes. Elle apporte la paix de l’âme à ceux qui souffrent, elle soigne les malades. Les Setians ne font rien de tout ça, parce qu’une seule chose les intéresse : le pouvoir. Moi, le pouvoir m’ennuie, je dirais même qu’il me dégoûte. Vous croyez que nous sommes de la même race parce que je suis forte, mais la force est justement la seule chose que nous ayons en commun. Sachez seulement qu’avant le lever du jour, nous n’aurons plus rien en commun, parce que le sable recouvrira votre cadavre, tandis que j’annoncerai à tous la bonne nouvelle : j’aurai débarrassé le monde du dernier représentant d’une race détestable.

Ma déclaration sembla amuser Ory.

— Votre Suzama, cette sainte, vous permet-elle de tuer ceux qui vous gênent ?

— J’en référerai à Suzama dès que j’en aurai fini avec vous.

— Et vous pensez vraiment que vous pouvez détruire tous les Setians aussi facilement ?

Je haussai les épaules.

— Jusqu’à présent, ils ne m’ont pas posé de problèmes particuliers.

Il se rapprocha, le visage dur. Il ne souriait plus.

— Vous êtes idiote. J’ai envoyé des novices dans le seul but de tester votre force. Depuis que vous vivez dans ce pays, vous n’avez rencontré qu’une poignée de représentants de notre ordre secret, sans même vous rendre compte que vous aviez affaire à des Setians. Nous sortons très rarement des profondeurs de la Grande Pyramide, et moi seul, Ory, chef des Setians, m’occupe des contingences matérielles de ce monde. Mais je vous préviens que je n’ai l’intention de partager ce monde avec personne – ni Suzama ni vous. À vous de choisir : soit vous vous joignez à nous, et vous devrez me jurer une obéissance éternelle, soit vous mourrez ici-même.

J’éclatai de rire.

— Vous me parlez de ce que je ne connais pas. Mais moi, je vous dis que vous ne savez pas qui je suis.

Tirant mon sabre, je poursuivis :

— Le sang qui coule dans mes veines n’est pas un sang humain, mais je possède pourtant la force de plusieurs hommes. Tirez votre sabre et battez-vous, Ory. Et plutôt que de mourir comme un couard, comme un faux prêtre qui manipule les âmes naïves, choisissez de quitter cette vie comme un guerrier.

Mais au lieu de brandir son sabre, Ory leva les bras vers le ciel. Dans ses yeux brillait une étrange lueur rouge. Et quand il parla, sa voix résonna comme un coup de tonnerre.

— Par la volonté de ceux qui précédèrent l’humanité, que vienne à présent la nuit de Set, celle qui réside dans les étoiles qui brillent de tous les feux du sang. Lève les yeux, Sita, et contemple la force que tu crois pouvoir défier.

La voix d’Ory était si puissante que je ne pus m’empêcher de lui obéir. À ma grande stupéfaction, le ciel n’était plus le même : de nouvelles constellations avaient recouvert celles qu’on voyait habituellement. Des myriades d’étoiles rouges brillaient d’un éclat intense et vibrant, comme autant de cœurs stellaires alimentant le corps gigantesque d’un être à l’échelle du cosmos. La vue de ces constellations ardentes me donnait la nausée : comment Ory avait-il réussi à modifier la voûte céleste ? Ce devait être un sorcier particulièrement redoutable, pour accomplir un tel prodige.

Le sabre à la main, je me précipitai vers lui pour le décapiter. Mais un éclair de lumière verte me stoppa en plein élan. Et la lame de mon sabre se liquéfia, aussitôt absorbée par le sable.

Littéralement carbonisée, ma main était brûlante. Sous le coup d’une douleur insupportable, je tombai à genoux. Ory me dominait de toute sa taille, et par-delà sa haute silhouette, les étoiles rouges étincelaient, avec une intensité redoublée. Soudain, ce fut comme si elles s’étaient rassemblées en un énorme bloc qui fonçait vers nous. À travers le voile de douleur qui m’aveuglait, je vis qu’elles avaient formé un cercle, et ce cercle commença à tourbillonner. Tout autour, l’air lui-même parut s’enflammer. Ory, lui, triomphait.

— Nous, les Setians, nous contrôlons les éléments, déclara-t-il. Là, c’était le feu, au cas où vous ne l’auriez pas compris. Et maintenant, je vais vous faire une démonstration de notre contrôle sur la terre.

Il balança violemment son pied dans ma poitrine. Trop tard, je compris alors qu’il était dix fois plus fort que moi. Projetée en arrière, je retombai lourdement sur le sable, écartant les bras comme pour une crucifixion. C’était exactement le résultat qu’il cherchait à obtenir. Avant que je n’aie le temps de réagir, les étoiles rouges qui brillaient au-dessus de la tête d’Ory recommencèrent à pulser, et le sable se mit à craquer de chaque côté de mon corps. L’espace d’un instant, je crus qu’il était vivant : le sol venait de se changer en une boue liquide formant une masse animée, et je vis alors comme un poing qui se refermait sur mes jambes et agrippait mes bras. Puis le sable se solidifia, et je fus prisonnière d’une gangue de pierre. La scène ne dura que quelques secondes. La dague à la main, Ory s’agenouilla près de moi et approcha la lame de mes yeux.

— Voilà ce que j’appelle le pouvoir. Le vrai pouvoir, me dit-il.

Pour toute réponse, je lui crachai au visage.

— Ça ne m’impressionne pas du tout.

S’essuyant le visage d’un revers de main, il fit glisser la pointe de sa dague sur mes paupières.

— Vous êtes belle, Sita. J’aurais pu faire de vous ma maîtresse, mais je me rends compte qu’il aurait été impossible de vous dominer. Pour un Setian, il est primordial de contrôler ceux qui lui sont inférieurs.

— Tuez-moi, et finissons-en. Je n’ai plus envie d’entendre vos radotages.

Ory esquissa un sourire.

— Il ne sera pas facile de vous tuer, Sita. Je sais que vous guérissez rapidement des blessures qu’on vous inflige, mais je sais aussi qu’une dague empoisonnée, comme celle-ci, peut causer votre mort si elle reste plantée dans votre corps en empêchant la plaie de se refermer.

Il enfonça alors profondément la dague dans mon ventre, et la lame brûla ma chair comme si on y déversait les larmes glacées d’un millier de victimes tuées par mes soins. Je compris que toutes les histoires qu’on racontait à propos de la dague d’Ory étaient vraies. Oui, c’était bien l’homme qui avait énucléé ses ennemis pour dévorer leurs yeux. Mais il n’avait pas l’intention de faire de même avec moi, parce qu’il voulait que j’assiste au lever du soleil et que je voie les millions de mouches qui recouvriraient mon corps. Le poison dans lequel il avait trempé la lame de sa dague produisait lentement son effet, et n’était pas destiné à me tuer rapidement, mais au contraire, à prolonger mon agonie.

Les étoiles rouges avaient disparu. Ory se redressa et remonta sur son chameau.

— Je contrôle la terre en ville aussi facilement qu’en plein désert, lança-t-il du haut de sa monture. Quand le soleil sera haut dans le ciel, le Temple d’Isis s’écroulera, et il ne restera rien de votre précieuse Suzama. Peut-être que le bruit parviendra jusqu’à vous. Sachez seulement que les mouches qui viennent se nourrir ici sont toujours affamées, et que vous n’aurez pas longtemps à attendre avant de retrouver votre amie.

— Ory !

Il se retourna.

— Sita ?

— Nous nous reverrons. Je n’en ai pas fini avec vous.

— Mais moi, si.

Et il s’éloigna en riant.

Le soleil se leva, et les mouches apparurent. Ma blessure saignait lentement, et graduellement, la douleur augmentait. Le vent du désert brûlait mon corps martyrisé, et du ciel fondaient sur moi des milliers d’insectes. Le bruit produit par les innombrables mouches qui me suçaient le sang aurait suffi à me rendre folle, et les répugnantes bestioles polluaient mon âme tout autant que ma chair. Il ne me restait qu’à attendre midi, et un signal indiquant la mort de mon amie. Je pressentais que j’allais entendre quelque chose.

La matinée s’écoula inexorablement. Le simple fait de respirer tournait au cauchemar, et continuer à vivre représentait la pire des tortures. Pour la première fois, je priai pour que je meure. Je maudis même Krishna, mon dieu bien-aimé. Où était la grâce qu’il m’avait soi-disant accordée ? Je ne lui avais pas désobéi, pourtant. Seulement il m’avait poussé à affronter un ennemi invincible. Et je compris qu’il n’y avait plus aucun espoir de sauver le monde. Les Setians représentaient un danger bien pire qu’un million de vampires, et ils étaient en train d’envahir jusqu’aux confins de l’univers.

Le soleil arriva enfin à son zénith, telle une boule de feu écarlate. L’intérieur de mon crâne commença à bouillir, et je m’entendis qui hurlais à la mort.

Puis un bruit énorme parvint à mes oreilles – un raz de marée de coups de tonnerre. Le sol se mit à trembler, puis à danser, comme un vêtement dont les coutures cèdent brutalement. Le sable figé qui engonçait mes jambes et mes bras se craquela, et j’aurais pu me lever si le désert autour de moi ne s’était pas soudain transformé en un océan déchaîné. Ory avait déclenché quelque chose, mais quoi ? Dans leur furie, les éléments étaient devenus fous, et la terre se prenait pour l’eau. Par-delà le Cirque des Mouches, j’entendis le fracas des dunes, qui se brisaient comme des vagues sur une plage.

Soudain, tout s’arrêta et ce fut le silence.

Retirant aussitôt la dague, je me débarrassai des mouches, puis je me mis à ramper. Atteignant le bord de la cuvette, je regardai autour de moi. Mais je ne reconnus pas le désert.

À perte de vue, tout était plat.

Lentement, ma blessure se refermait.

Je parvins ensuite à regagner la ville. Le poison d’Ory était encore dans mes veines, mais sans doute avait-il perdu de sa nocivité. Quand je pus enfin apercevoir les premières maisons, je compris qu’Ory n’était plus, tout comme Suzama. Ory avait dû perdre le contrôle qu’il exerçait sur la terre, à moins que Suzama ne s’en fût saisi au dernier moment pour le forcer à ravaler sa morgue, mais en tout cas, c’en était fini du culte d’Isis et du culte de Set.

Une faille large comme la Grande Pyramide s’était ouverte dans les entrailles de la terre, engloutissant la ville entière. La pyramide et tous les autres temples avaient disparu. Les constructions que la faille n’avait pas réussi à dévorer n’étaient plus que des ruines. J’aperçus quelques survivants qui titubaient parmi les décombres : tous semblaient avoir perdu l’esprit.

Je tentai l’impossible pour retrouver Suzama, en vain.

Peu de temps après, je quittai définitivement l’Égypte.

La soif du mal
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